24 octobre 2013

Cérémonie militaire devant le mur des lamentations. Des hommes et des femmes à l’allure austère se lamentent, des jeunes pieux dansent en l’honneur d’Israël. Des adolescents en armes, des hommes habillés en épouvantails, des enfants arabes qui me lancent des pierres et me menacent avec un bâton. Un homme pieu qui me prend la main et psalmodie quelques prières en espérant de moi un don, des pauvres erres agitant leur gobelet de pièces au passages d’adolescents frivoles…

Israël, je suis en Israël. Contrastes. Violence en suspens, prète à bondir. Un agent de l’ONU me croise alors qu’il enlève son gilet pare-balles couleur ciel. Un vendeur arabe s’agrippe à moi pour que je lui achète un sac à trois fois sa valeur. Un enfant juif, ou peut-être arabe je ne sais plus trop, me crache dessus alors que je lui tourne le dos. Et un troupeau de pélerins russes passe sous mes yeux, vêtus comme des mormons, faisant irruption du passé avec leurs fichus et leurs crucifixes en bois sombre…

Demain, je pars en Cisjordanie. Manifestation pour les sept ans de lutte pour Al Ma’sara, au sud-ouest de Bethleem. Ca va sentir le gaz lacrymogène. Deux françaises ont proposé de faire la route ensemble depuis Jérusalem. Départ 9h30, porte de Damas.

Je viens de terminer “Maintien de l’Ordre” de David Dufresne et je vais commencer la lecture de “Villes sous contrôle” de Stephen Graham. La militarisation de l’espace urbain, sujet bien à propos.

25 octobre 2013

La manifestation à Al Ma’sara avait tous les aspects d’un paradoxe. Arrivés parmi les premiers, on est tombés sur Mahmud, l’un des leaders des Comités Populaires, qui s’entretenait avec une fille allemande, bénévole pour trois mois pour l’AIC. Discours intéressant sur la non-violence, tactique de lutte bien différente de ce que prônent les théoriciens bobos de la désobéissance civile européens. Pas question ici d’esquiver la confrontation physique, mais plutôt de rester systématiquement en position d’agressé, de celui qui répond plutôt que celui qui prend l’initiative de l’attaque. De l’auto-défense populaire en somme. Pour autant, là aussi les media et les prises de paroles symboliques prennent la place du combat contre l’oppression. C’est loin d’être un renoncement, parce que ce sont bel et bien des résistants, mais ce ne sont pas non plus des combattants, parce qu’ils n’existent qu’à travers l’objectif des “touristes militants”, bénévoles et volontaires d’ONG, élus communistes ou écolo, ou encore quelques anarchistes égarés comme moi, qui voudraient prêter main-forte, mais se retrouvent cantonnés dans le rôle de témoins, de spectateurs. Je ne critiquerai pas davantage, car je n’ai pas perdu mes proches, je ne suis pas écrasé dans l’étau de l’occupation et je ne vis pas dans la peur d’être arraché de mon lit par des soldats en armes.

La manifestation, surtout composée d’étrangers munis d’appareils photo, est montée vers l’entrée du village, en direction de la colonie d’Efrat, puis a été très vite bloquée par un cordon de soldats israëliens. Quelques bousculades, des slogans en arabe et en anglais, deux ou trois coups de pieds et de coude sur les boucliers, puis des prises de parole plutôt caricaturales, pour satisfaire les invités. Enfin, tentative d’une partie du groupe, des jeunes palestiniens et quelques étrangers plus déterminés, d’esquiver les soldats en coupant par un champs d’oliviers. En vain, les soldats se redéploient en contrebas. Une jeep poursuit des lanceurs de pierres, comme pour le folklore là encore. Il y aura bien quelques tirs de gaz lacrymogène, mais alors que les étrangers n’étaient déjà plus là pour regarder. Tirs qui susciteront d’ailleurs la colère des habitants du hameau voisin, qui s’en prennent aux participants de la manifestation. Altercation plutôt violente des deux parties en présence, avec jets de pierres et empoignades, puis le retour au calme.

Finalement les étrangers quittent les lieux, le spectacle est terminé. Le soir, j’arrive à Ramallah. Je ne passerai pas shabbat à Jérusalem.

28 octobre 2013 – RAMALLAH

Après une nuit dans une auberge de jeunesse, où évidemment il n’y a que des touristes, je suis conduit par Mohammad au camp de réfugiés d’Al Amari. Village dans la ville, il est habité par des personnes originaires de villages aujourd’hui disparus et qui se trouvaient sur le territoire de l’actuel Israël. Tout le monde s’y connaît, l’atmosphère est agréable, chaleureuse. Je lie très rapidement contact avec quelques habitants, tout en sachant que c’est bien éphémère. Demain je ne serai déjà plus là.

Puis je passe une journée à marcher le long du mur de séparation : Beit’ur at Tahta, Saffa, Bil’in. Paysage aride et horizon délimité par les colonies et leurs dispositifs de guerre : grilles, murs… Une jeep israélienne passe sur la route réservée aux israéliens, puis c’est à nouveau le silence, le soleil, les oliviers. Un jeune palestinien croisé sur le chemin met en garde face à la présence de chiens sauvages. Un panneau rouge aposé sur les barbelés met en garde celui qui tenterait de passer qu’il risque sa vie.

La Palestine est en paix, mais la Palestine est en guerre. Chaque jour apporte dans les actualités locales son lot d’incidents, d’agressions, d’arrestations, de raids de colons avec ou sans la complicité de l’armée. Les colons sont en guerre, eux. Une guerre d’anéantissement, pour le “lebensraum” des israéliens juifs. Extension de leur espace vital, extermination de tout ce qui y fait obstacle. Leur logique est impitoyable. Ils rasent les oliviers des palestiniens, tout un symbole.

1er novembre 2013 – NABLUS

Les uniformes vert kaki de Tsahal sont à chaque recoin des territoires palestiniens, soulevant des volutes de poussière derrière leurs jeeps rugissantes. Checkpoints et patrouilles, pêche aux lanceurs de pierres, entretien permanent du dispositif de domination des populations arabes. Ne pas oublier sa carte verte, l’AWIYYA.

Dans les villes, l’activité tourbillonante des vendeurs ambulants, des jeunes hommes qui tiennent les murs, des jeunes femmes aux voiles colorés qui viennent de l’université, fait oublier un temps qu’on est en zone occupée. C’est vivant, ça respire. “Welcome ! What’s your name ? How are you ?” : les gamins, comme les plus vieux, saluent l’étranger de passage, l’occidental en transit au pays d’Arafat, de l’intifada et du mur de séparation. L’accueil est toujours aussi chaleureux, et traîner dans la rue est un plaisir de chaque instant.

Mais il faut rester dans les sentiers battus, aller d’un grande ville à l’autre, sans trop s’attarder sur les petites routes, près des colonies et du mur. Ce n’est pas interdit, mais ce n’est pas autorisé non plus. Même si la porte de Qalandia est ouverte, on ne nous a pas demandé d’entrer.

Kufr Qaddum, Qaryut, Ras, Beit Ummar, Halhul, Susiya, Yabad : la liste des bleds meurtris ces derniers jours par des violences entre israéliens et palestiniens n’en finit pas de s’allonger.

Et lorsqu’on franchit l’enceinte d’une colonie, à Gilad Farm ou à Yitzhar, Tsahal n’est jamais loin pour nous rappeler qu’on n’a rien à faire là. Les uniformes kaki viennent cueillir l’intrus pour le cuisiner entre les quatre murs du commissariat de la colonie-ville d’Ariel. C’est ce qui m’est arrivé après être entré à Yitzhar. On y apprend que les villes palestiniennes sont dangereuses, que les arabes sont des tueurs, que l’armée est là pour assurer la sécurité des israéliens. Contre la violence qu’eux-mêmes génèrent, bienvenue au pays des paradoxes et du contraste !

Durant mes cinq heures de “privation de liberté”, entre les murs du poste de police, je suis témoin d’une juxtaposition de situations toutes autant banales que violentes : des palestiniens jeteurs de pierres, les parents israélien d’un ado récalcitrant, des policiers guillerets et des soldats surarmés, deux autres palestiniens aux yeux bandés et aux mains liées dans le dos, qu’on force à baisser la tête, promis à une longue peine de prison pour avoir supposément attaqué un soldat au couteau…

“Pourquoi êtes-vous venus en Palestine ? Quelles villes avez-vous visité ? Où comptez-vous aller après ? Quand quittez-vous Israël ? Où dormez-vous ? Comptez-vous aller à des manifestations ? Connaissez-vous le conflit israélo-palestinien ? Avez-vous contact avec des ONG ? etc.”

Les questions s’égrènent, identiques les unes aux autres, d’abord par l’agent de sécurité de la colonie de Yitzhar, puis le capitaine de Tsahal, puis par l’officier de police et enfin par l’employée des renseignements militaires (AMAN) au téléphone. La rengaine sécuritaire d’un pays qui vit dans la peur et la paranoïa. Ubuesque, si ce n’était pas dramatique. Tous ces adultes qui agissent comme des enfants, qui jouent aux indiens et aux cowboys, aux policiers et aux voleurs, aux gentils et aux terroristes. On pourrait en rire s’il n’y avait pas des palestiniens morts et prisonniers dans les coulisses.

2 novembre 2013 – JENIN

Ambiance feutrée d’une salle des professeurs, école de Zabda. Je découvre le fonctionnement familial d’une petite école de village, qui me rappelle les école de Russie. Les enfants du monde entier sont les mêmes. Les professeurs sont jeunes et souriants, aiment leur travail et sont curieux du monde qui les entourre. Ca change de l’individualisme occidental. Soleil dans les rideaux. Près de l’école pousse du tabac, la région est connue pour ça. Je passe d’une salle de classe à l’autre et les enfants sont tout excités de me poser des questions. Ca me fait plaisir et ça me fait découvrir les particularités d’une enfance palestinienne.

Après l’école, sur la route vers Yabad, on s’arrête entre deux colines, dans une exploitation de charbon de bois. Décor de fin de siècle, Germinal rejoué à Jénine. Les personnes qui travaillent là, le visage couvert de suie, s’affairent à construire des monticules de bois importé de “Palestine occupée” comme ils disent : la Palestine qui est de l’autre côté du mur. Recouvert ensuite de paille et de suie, le monticule est mis à feu depuis son sommet. Il se consumme ensuite pendant des heures en dégageant des nuages de fumée noire. Et c’est ainsi que naît le charbon de Yabad. Cancer des poumons garanti.

4 novembre 2013

A propos de cancer, celui de mon père fait parler de lui. Je dois quitter Jenine, Ahmad et son école pour rentrer en France. Avant qu’il ne soit trop tard. Je ramène avec moi des sacs entiers d’une herbe de Jénine qui aurait prétendument sauvé Mohammed, un vieil homme de Tura. Après avoir constaté la guérison de l’un de ses moutons, l’homme a fait bouillir l’herbe que celui-ci avait mangé et s’en est fait une décoction. Quatre mois plus tard, son cancer se serait fait la belle. Des journalistes et des scientifiques se sont bousculé à son portillon pour tenter de percer le mystère de la plante médicinale. A mon tour de me faire magicien, en espérant que le tour prenne.

Sur le toît de l’hôtel Citadel à Jérusalem j’attends l’appel du muezin pour rejoindre Tel Aviv. En espérant que les contrôles ne seront pas longs. Les mosquées chantent à l’heure des premiers transports.

5 novembre 2013

Sans dessus dessous. Il aura fallu deux heures entières pour scanner, rescanner et rescanner encore les moindres recoins de mon sac-à-dos, à la recherche d’un produit explosif fantasmé. Mal de crâne, l’attente est longue. Chaque objet est palpé, puis je suis palpé à mon tour. Ouvrir le sac, enlever les chaussures, déboutonner le pantalon, enlever le pull, sortir les affaires du sac. L’agent qui me contrôle n’a pas mon âge. Il me colle aux basques, m’amène au check-in, puis au contrôle des passeports. Une autre me demande le motif de mon séjour en Israël, puis un second. Les mêmes questions : où êtes-vous allé ? Avez-vous des amis ou connaissances en Israël ? Depuis combien de temps êtes-vous ici ? Où avez-vous dormi ?

Ils ont une petite sonde bleue en forme de louche qu’ils glissent entre chaque pli des baggages. Paranoïa.

Retour en occident, retour à la normale : bêtise, peur, intérêts, xénophobie, guerre de basse intensité. Je suis en terrain connu. C’est bien ça qui m’inquiète. Demain, je vais voir mon père.