Un point de vue sur l’actualité. Une envie d’exprimer que le refuge dans le cynisme n’est pas une réponse à la pensée dominante, qu’il faudrait penser la critique autrement.

Mercredi 7 janvier, en allant sur les sites d’information, je me suis pris à imaginer par avance ce que je pourrais y lire. Je craignais évidemment, comme beaucoup, d’être à nouveau le témoin d’un déferlement de connerie, empreinte de racisme, dans les commentaires qui égrainent le bas des articles de la presse mainstream. Et dans ma tête, je ne pouvais également m’empêcher de penser que cette attaque contre Charlie Hebdo serait un nouveau prétexte au serrage de vis sécuritaire, aux déclarations nauséabondes des marchands de peur et de tous les chroniqueurs télé fascistes tristement en vogue.

Ça n’a pas loupé. Je suis tombé assez rapidement sur les spécialistes en terrorisme et en crimino de BFM TV, focalisant leur affliction sur l’assassinat des deux flics aux abord de la rédaction de Charlie Hebdo, comme pour mieux réclamer dés la phrase suivante des fusils à pompe pour la police. Et dans les commentaires d’internautes, les classiques appels au rétablissement de la peine de mort et les envolées patriotico-paranoïaques dont même les électeur-ice-s « de gauche » sont désormais devenu-e-s coutumier-e-s. Et une sorte de silence réjoui du Front National, bien conscient que cette histoire de massacre est pour lui une sacrée poule aux œufs d’or : ils pourront enfin ressortir pour leurs affiches électorales leur bonne vieille iconographie fasciste assortie de leur slogan « Que dégagent tous les autres ! ».

Et tout naturellement, après avoir constaté à nouveau combien les média sont convenus, je suis allé me rapatrier sur les « sites amis » en attendant de leur part une ou deux analyses critiques, à défaut d’y trouver un silence indifférent. Il a fallu attendre trois jours avant d’y lire des articles dans lesquels me reconnaître un tant soit peu.

Avant cela, le détachement par rapport à la gravité de l’actualité m’a mis mal à l’aise, parce que je n’y ai trouvé que cynisme. A trop vouloir se distancer de la pensée dominante et du sensationnalisme qui l’accompagne, on a choisi, comme souvent ces derniers temps dans nos « milieux », de se réfugier dans l’insensibilité critique et dans le cynisme. Je me trompe sans doute, mais j’y ai lu entre les lignes « c’est bien triste, mais ils l’ont cherché ». Je ne suis pas d’accord avec ça.

C’est étonnant comment “l’extrême-gauche” est passée en quelques années d’un esprit anticlérical et athéiste militant à une sorte de composition stratégique avec la religion. Je me souviens d’un temps ou les anarchistes collaient des autocollants avec des curés pendus à des branches. Il n’est évidemment pas question ici de pendre qui que ce soit, même si je considère les clergés comme un poison, et le clergé musulman ne fait pas exception à la règle. La vérité, c’est qu’on a abandonné en grande partie le combat contre l’obscurantisme religieux, qu’il soit chrétien, juif, bouddhiste ou musulman. Et, de concert avec la pensée dominante (conservatrice), certain-e-s de mes ami-e-s voudrait qu’on arrête aussi de blasphémer, de dire du mal de la religion. Ça fait quand même drôlement chier de devoir admettre l’oppression religieuse sous prétexte que la critique des religions se focalise trop sur l’Islam. Quand j’ai voulu publier cet article une première fois, sans en enlever quelques raccourcis trop « cherche-merde », on m’a fait comprendre que critiquer la religion des opprimé-e-s, c’est participer à l’oppression. L’argument est imparable. Et en réalité, je ne critique pas une religion plus qu’une autre, mais LA religion en général et la place qu’elle prend dans la “gestion des affaires publiques”. Il suffit de voir l’emprise des mouvements pro-vie, anti-avortement, sans parler de l’absurde “Manif pour tous” pour comprendre qu’un certain nombre de gens aiment contrôler la manière dont vivent les autres. Ils sont “effrayés par la liberté”, comme dirait Renaud, qui aujourd’hui a rejoint la droite républicarde dans ses simagrées réactionnaires (cf. sa chanson “j’ai embrassé un flic”).

Mercredi soir, une amie tchétchène m’a appelé au téléphone. Un message avait tourné dans la communauté tchétchène, incitant les femmes à ne pas sortir couvert du hijab et à ne pas laisser les enfants seuls dehors, de peur d’être attaqués par des esprits vengeurs. J’ai tenté de la rassurer en disant qu’on n’en était pas là, que la société française n’est pas encore au niveau de violence de la société russe, puis, poursuivant la conversation, elle en est venue à me dire que, quand même, « ces dessinateurs, ils auraient dû comprendre que le prophète Mahomet, c’est sacré pour les musulmans… ». Je me suis un peu impatienté, en rétorquant qu’on ne pouvait pas laisser les susceptibilités religieuses dicter ce qu’il était bon ou non de caricaturer, avant de changer de sujet. Cette torsion idéologique justifie indirectement la mort des “esprits libres”. Mais le soucis, c’est bien quand “libre” rime avec “réac”. Aujourd’hui comme hier, moi qui n’ai jamais lu Charlie Hebdo, je refuse d’entrer dans le faux-débat de savoir si c’est un tort de “faire de la caricature”. Car je refuse de m’habituer au fait que des  personnes puissent être tué-e-s pour leurs idées, quand bien-même ces idées sont nazes et participent de l’oppression. C’est, je crois, ce qui me préserve du fascisme (N.B. : je crois par ailleurs qu’il faut se défendre si l’on est attaqué, et que le recours aux armes se justifie en cas d’auto-défense ou de “légitime défense”, bien que ce dernier terme soit galvaudé par tous les partisans du port d’arme)

Ce que je connais de Charlie Hebdo, au delà du fait que son humour ne me fait pas marrer parce qu’il est souvent nourri de sexisme graveleux, c’est qu’il fustige toutes les religions et n’épargne aucun des prophètes ni aucun des représentants des différentes religions. S’il est effectivement islamophobe, Charlie hebdo est aussi un peu judéophobe et anticlérical, mais je serais incapable de dire s’il est “christianophobe” (c’est comme le “racisme anti-blanc”, pour moi ça n’existe pas). Je suis également incapable de dire si Charlie Hebdo est raciste, ce qui est sans doute le fond du problème. Et même dans ce cas, la question serait : peut-on rire de nos penchants les plus laids ? Mon prof de philo de lycée nous répétait sans cesse « rire, c’est bête ». Je suis gêné, car je crois qu’en ce cas être intelligent implique d’être chiant et austère. J’ai déjà cessé depuis longtemps de rire aux blagues sexistes et racistes. Et pour être tout à fait honnête, je me demande parfois si j’ai encore de l’humour…

Je n’ai pas envie de jouer le jeu de l’individualisme conscient et de trahir mes émotions, alors forcément la mort de Cabu et des autres m’a fait mal, parce qu’au delà du fait que leur humour était foireux et souvent dégueulasse, je refuse de tirer un trait sur le fait que c’étaient quand même des gens humains (attention, il n’est pas question ici d’absoudre leur connerie pour les uns et leur autoritarisme pour les autres). On ferait bien de ne pas oublier qu’on est humains nous aussi. Si on n’a pas de sympathie, il ne nous est pas interdit de conserver de l’empathie.

Alors ce dimanche, alors qu’un nombre innombrable de citoyen-ne-s a envahi Paris pour participer à la grande procession républicaine, entonnant la marseillaise et applaudissant les flics en agitant des drapeaux français et des cocardes, j’ai voulu intervenir à ma manière sur la voie publique. Pas avec ces milliers de Charlie grégaires, mais plutôt à contre-courant du grand torrent de béatitude chauvine, avec quelques ami-e-s trouvé-e-s à droite à gauche sur la route, à la recherche d’un contre-rassemblement qui aurait du sens.

Brandissant quelques dérisoires pancartes, on est resté-e-s debout le long du fleuve, à la fois dépité-e-s et hors du monde pendant ces quelques heures interminables. Tenant ma pancarte à bouts de bras, elle-même posée sur ma tête, je me suis retrouvé le soir avec des crampes monstrueuses et une blessure sur le sommet du crâne. Mais je ne regrette pas, car pendant tout ce temps, des centaines de personnes se sont arrêtées pour lire, réagir et prendre des photos. Des centaines de photos. Toucher les gens, leur parler, c’est ce qu’on cherche sans cesse. Alors pourquoi ce ne serait pas l’endroit ?

Parmi les réactions, il y a eu celles, discrètes et lâches, furtives, glissées à l’oreille : « t’es nul », « c’est n’importe quoi », « complètement hors-sujet », « c’est pas le jour/ pas l’endroit / pas le moment » ou encore « fasciste » et « fermez-la » (liberté d’expression qu’ils disent !). Un cortège de policiers en deuil passe. On leur crie qu’on est anti-sécuritaires. Puis un cortège de dizaines de francs-maçons, avec leurs écharpes bleues ciel. Je ne savais même pas qu’ils s’affichaient dans des manifestations. L’un d’eux nous pousse en criant « vous, barrez-vous, on sait qui vous êtes », mais il échappe à mes poings, tirés par ses compagnons qui lui reprochent « tu n’as pas une attitude de frère » (aaah, la fraternité !). Mais aussi et surtout, énormément de tapes amicales sur l’épaule, de pouces levés et de clins d’œil : « t’as tout compris », « t’as raison », « il fallait le dire », « je suis d’accord avec toi » et « courage ! » ou « demain il va falloir être vigilants »…

Alors quoi ? On se contente de dire que tous ces gens sont des moutons, naïfs et complices ? Moi je n’ai plus envie d’être de ceux qui les méprisent, qui estiment qu’on ne peut que les combattre et non les convaincre. Par notre intransigeance, on creuse aussi le lit du fascisme, en érigeant des murs entre nous et les autres, sous prétexte qu’on les trouve trop cons. Elle-ux, c’est moi, même si bien souvent ça me déplaît. Elle-ux, ils sont peut-être plus influençables ou plus corruptibles, mais elles/ils ne sont pas mes ennemi-e-s pour autant. Elles/ils sont les opprimé-e-s, comme moi. Ceux qu’on doit combattre, c’est cell-eux qui ont le pouvoir, cell-eux qui ont l’argent et cell-eux qui ont les armes.

Merci aux quelques un.e.s qui étaient avec moi face à la marée. Je suis content d’être sorti de chez moi hier. Je serai content de vous savoir à mes côtés demain. Avec le « patriot act » français qu’ils nous préparent, on a des soucis à se faire.

Post scriptum : ce texte a été écrit quelques mois avant que je ne sois assigné à résidence dans le cadre de l’état d’urgence, en novembre 2015.