Entre Zahoni et Chop, un pont de métal est posé sur le fleuve. De part et d’autre, les barrières de douanes séparent l’Ukraine de la Hongrie. Le passage à pieds est interdit, les contrôles sont sévères. Une file ininterrompue de minivans s’étend du côté hongrois : des dizaines de travailleurs saisonniers ukrainiens reviennent d’Italie, rapportant avec eux des amoncèlements de cadeaux pour leurs familles. Les gardes-frontières hongrois vérifient ce qui sort, les ukrainiens ce qui entre. Mais le manège des minivans remplis d’ukrainiens n’est pas leur priorité, ils attendront bien un peu. Pour passer la douane, il faut réussir à grimper dans une voiture, mais la présence d’un « invité » sur la banquette arrière peut coûter un petit backshish au conducteur, il faut le savoir. Après une bonne heure, on finit par passer.

Arrivée à Uzhgorod. Deuxième ville de Transcarpathie, il y fait bon vivre, malgré un chômage qui explose et un temps mi figue mi raisin : les nuages s’accrochent sur les sommets alentours et arrosent tranquillement les rues animées du centre. A première vue, on ne voit pas beaucoup d’étrangers.

Après quelques recherches, on trouve le petit bureau du Comité d’Aide Medicale de Transcarpathie (CAMZ), au 27 rue Gagarina, animé notamment par Natacha et Oksana, deux jeunes femmes très chaleureuses qui nous expliquent la situation dans la région. Le comité s’est créé pour venir en aide à des enfants handicapés, mais accueille régulièrement des migrants pour les aider dans leurs démarches d’accès aux droits. Il intervient aussi dans des séminaires universitaires et organise parfois des événements en faveur des migrants, mais sa marge de manœuvre est limitée par ses faibles moyens. Il faut dire qu’elle n’a pas l’intention de se plier au double jeu que jouent d’autres associations dans la région pour obtenir des financements. On en reparlera plus bas.

Quelques coups de fils plus tard, nous rencontrons Tapan, un jeune srilankais, qui vit à Uzhgorod avec un papier provisoire et travaille comme traducteur auprès des autorités. Nous découvrons la petite pièce qu’il partage avec d’autres srilankais, puis nous l’accompagnons au Service régional des migrations, au 2 rue Zagorsna. Tous les migrants déclarés doivent s’y présenter tous les deux mois pour renouveler leur papier provisoire (DOVIDKA). D’abord un papier rouge, le temps de la demande d’asile et jusqu’à ce qu’une décision soit rendue, puis un papier vert, qui atteste du dépôt d’un recours après un décision négative. Dans les faits, l’attribution d’un papier vert après le rouge est quasi systématique, dans la mesure où l’Ukraine n’accorde pas l’asile et n’expulse pas non plus. Les migrants peuvent ainsi stagner des années à Uzhgorod avec un papier vert…

Parmi les migrants qui sont bloqués ainsi en Transcarpathie, nous rencontrons Kahin, Hussein et leur compagnons somaliens, qui vivent à près d’une quinzaine dans un appartement de deux pièces avec cuisine. A huit par chambre, ils payent chacun à peu près 1100 grivni par mois. Ils nous expliquent qu’à leur connaissance il y a environ une dizaine d’appartements comme le leur dans la ville, répartis entre somaliens, afghans, srilankais et bangladeshis. Ils se débrouillent pour survivre, mais le quotidien est rude, parfois même violent : après des agressions racistes répétées, ils ne sortent plus après six heures du soir, de peur de croiser des néonazis. L’un d’entre eux est dans cette situation depuis plus de quatre ans. Un autre nous avoue qu’il pense parfois retourner en Somalie où les milices islamistes l’ont menacé de mort parce qu’il travaillait au guichet d’un cinéma : « Au moins en Somalie, j’avais ma destinée entre les mains, je pouvais décider de ce que je fais. Ici je perds ma vie, je ne peux rien faire, je suis coincé ». Mais même pour rentrer il n’a plus d’argent.

Les jours suivants, nous essayons d’en savoir plus sur les centres de rétention pour migrants de la région, qui sont au nombre de cinq depuis que le bouge de Pavshino a été fermé. Les filles du CAMZ nous expliquent qu’il y a deux types de centres : les centres ouverts ou « accomodation centers » et les centres fermés ou « temporary detention centers ». Après quelques recherches, nous apprenons qu’il y a trois centres fermés à Chop, Mukatchevo et Lutsk et deux ouverts, à Perechin et Mukatchevo. Nous décidons donc d’aller à Mukatchevo.

Sur place, nous rencontrons Ahmed, un jeune afghan hébergé au centre ouvert « Latoritsia », rue Mitchourina. Il demande à nous faire rentrer comme il le fait d’habitude avec ses amis, mais le vieux gardien refuse, alors nous discutons au bord de la rivière. Il nous explique que c’est un centre pour familles et jeunes isolés. Les résidents du centres sont libres d’aller et venir la journée entre 8:00 et 21:00, mais doivent rester dans le centre la nuit. Occasionnellement, ils peuvent avoir l’autorisation de passer la nuit hors du centre.

Le centre de Latoritsia est géré par l’association NEEKA, financée par le Danish Refugee Council, un fond caritatif adventiste. Nous rencontrons les deux principaux responsables, qui semblent voir en nous un partenariat possible avec des associations françaises. Leur discours cachent mal leur attitude prosélyte et néocolonialiste : ce n’est pas à demi mots que l’un d’eux nous avoue qu’ils seraient ravis de pouvoir bénéficier en Europe d’un réseau de partenaires assez solide pour obtenir des fonds européens permettant la mise sur pied d’un système de réadmission des migrants entre l’Europe et la Russie par le biais de l’Ukraine ! Nous ne sommes pas au bout de nos surprises, car après nous avoir montré l’église qu’ils ont fait construire dans le quartier tsigane et raconté comment un ancien résident du centre de Latoritsia est devenu un bon chrétien grâce à eux, nous apprenons que NEEKA gère également en collaboration avec les autorités le centre fermé pour mineurs de Mukatchevo, appelé aussi « Baby lager ». Et pour couronner le tout, de leurs propres mots nous apprenons qu’ils sont en lien quotidiennement avec la police aux frontières pour « aller chercher les migrants arrêtés aux points frontières et les amener aux centres ».1

Les forêts des Carpates sont un passage difficile. Après des kilomètres de marche dans la montagne, le fleuve et la route sont un obstacle supplémentaire. La traversée de la frontière se solde presque toujours par un échec. Du côté européen, les polices tchèques et hongroises veillent et n’hésitent pas à remettre les captifs aux gardes ukrainiens, en totale violation du principe de non refoulement. La nuit, on le sait, personne n’est là pour prouver qu’ils sont bien arrivés de l’autre côté. Certains migrants accusent même les gardes ukrainiens de jouer les passeurs avant d’avertir leurs collègues de la présence des migrants qu’ils ont fait passer. A l’évidence, le business est à la fois rentable et sans risque.

Mais en dépit des entourloupes et des contrôles, la frontière reste poreuse. Dans la nuit, et malgré les spots qui éclairent les flots du Dniepr, les migrants continuent d’entrer dans la « citadelle Europe »…

1 Parmi les partenaires de NEEKA apparaît CARITAS, qui joue le même rôle que NEEKA dans les centres de Perechin et Chop. Tous deux sont également partenaires du HCR et de l’OIM.